Pour des centaines de Canadiens qui caressent le rêve de devenir médecin, le parcours commence souvent par une chaude lutte pour obtenir l’une des quelques places disponibles au sein des facultés de médecine canadiennes, avant de se poursuivre outre-mer pour terminer leur formation en Irlande. Le fait est que le rendement annuel combiné des six facultés de médecine irlandaises est supérieur à celui de n’importe quelle faculté de médecine canadienne.
Pourquoi l’Irlande?
L’éducation médicale en Irlande est bien établie. Elle est reconnue pour sa robuste formation clinique et son approche d’apprentissage par résolution de problème, et les étudiants canadiens s’en prévalent depuis longtemps.
Plus de 1 200 étudiants canadiens sont inscrits à une faculté de médecine irlandaise pour l’année scolaire 2025-2026, dont environ 300 vont obtenir leur diplôme en juin. À la University of Limerick, par exemple, plus de la moitié de la cohorte est composée d’étudiants en médecine canadiens, ce qui leur donne l’impression d’être moins loin de chez eux.
Julia Rodighiero, originaire du Québec, a reçu son diplôme du Trinity College Dublin en 2025. Elle est actuellement résidente en médecine interne à la Queen’s University de Kingston, en Ontario. Comme elle ne voulait pas retarder son entrée à la faculté de médecine en faisant une nouvelle demande après l’échec de sa première tentative, Julia s’est tournée vers l’Irlande au moment d’étudier ses options. Certains de ses contacts connaissaient d’autres personnes qui avaient étudié en Irlande et les ont mis en relation. « Le réseau a commencé à se bâtir dès le départ, avant même que je ne fasse ma demande », explique-t-elle.
Nyka Riego, elle aussi diplômée du Trinity College Dublin, est actuellement résidente en médecine familiale à Halifax, en Nouvelle-Écosse, sa province d’origine. Après une deuxième année d’échec de ses demandes d’admission dans des facultés de médecine canadiennes, elle a commencé à entendre parler d’autres étudiants qui avaient fait leur formation en Irlande. Le fait de connaître quelqu’un qui se trouvait déjà dans le pays a rendu plus crédible la possibilité d’étudier à l’étranger. Toutefois, la Dre Riego avait déjà décidé qu’il ne s’agissait que d’un départ temporaire. « J’ai toujours eu l’intention de revenir. »
La compétition pour obtenir une place dans une faculté de médecine canadienne est féroce : moins de 1 candidat sur 10 réussit. Même les candidats possédant de solides dossiers scolaires continuent de croire, à tort, qu’étudier à l’étranger est la voie « facile », ou encore que cette option n’est offerte qu’aux étudiants provenant de milieux aisés. « Je ne décrirais définitivement pas le processus comme étant plus facile », indique la Dre Riego, qui explique que la réalité est beaucoup plus complexe.
Sur le plan financier, le sacrifice peut être considérable. Le coût de la vie élevé en Irlande, les frais de scolarité élevés pour les étudiants hors Union européenne, un taux de change défavorable, des options limitées en matière d’aide financière et les nombreux allers-retours aériens entre l’Irlande et le Canada peuvent entraîner une dette pouvant atteindre 300 000 $, selon les diplômés à qui nous avons parlé, ce qui est considérable comparativement à la dette moyenne d’un diplômé en médecine canadien, qui s’élève à 164 000 $ (AFMC, s. d.).1
Nicholas Conradi, diplômé de la University of Limerick, travaille maintenant en tant que pédiatre en Alberta, sa province d’origine. Il dit que la formation offerte en Irlande est généralement vue avec respect par ses collègues une fois qu’ils savent où il l’a effectuée. « En fait, je crois que les diplômés du programme irlandais sont perçus comme étant résilients », explique-t-il. La Dre Rodighiero acquiesce dans le même sens. « Les résidents en médecine qui ont étudié en Irlande sont très solides, et les personnes dans les programmes canadiens s’en rendent compte. Je crois que le fait d’avoir étudié en Irlande ou dans un autre pays montre que vous voulez vraiment suivre votre passion. »
Les Drs Rodighiero, Riego et Conradi s’entendent tous pour dire que la partie la plus difficile du processus est l’organisation du retour au Canada pour y exercer. Les étudiants doivent coordonner avec soin les exigences du programme irlandais avec les examens, les cours facultatifs et les dates limites d’inscription dans de multiples systèmes. À titre d’exemple, les candidats qui étudient en Irlande doivent souvent se préparer à leurs examens finaux tout en étudiant en vue de leurs examens d’obtention de permis d’exercice au Canada et aux États-Unis.
Le Dr Conradi dit de son expérience qu’il a grandement surestimé ses chances au moment de faire sa demande de résidence au Canada. « À titre d’exemple, lorsque j’ai finalement fait une demande de résidence au Canada, je me souviens qu’il y avait 2 000 candidats pour deux places disponibles. C’est une barrière mentale qui vous assaille vers la troisième ou la quatrième année, et c’est difficile à gérer. » La Dre Riego, quant à elle, décrit « ce sentiment décourageant de ne pas pouvoir revenir au Canada. »
La Dre Rodighiero explique que maintenir sa résilience n’était pas chose facile. « L’endurance mentale nécessaire pour passer l’année scolaire en Irlande, faire les examens finaux du programme irlandais, puis rentrer à la maison sans faire de pause était exigeant. Je crois que j’ai passé deux jours à la maison avant de repartir pour aller faire mes cours d’été facultatifs pour le programme canadien. »
Chaque année, le chapitre de la North American Irish Medical Student Association (NIMSA) de leur faculté de médecine organise une rencontre lors de laquelle les diplômés ont la possibilité de s’entretenir ouvertement avec les étudiants qui les succèdent et de partager avec eux des stratégies d’examen, les dates limites pour les demandes, les faux pas et les réussites. Plusieurs ont dit que le fait de voir quelqu’un réussir alors qu’ils ne sont qu’un an ou deux plus avancés dans leur cheminement a fait une énorme différence pour eux. « C’était vraiment utile d’entendre ces histoires de réussite. Les diplômés se sont montrés très généreux lors de leurs présentations en décrivant leur cheminement de manière détaillée », explique la Dre Riego.
Ces facultés comprennent que la plupart des étudiants canadiens souhaitent retourner au Canada pour y exercer après l’obtention de leur diplôme. C’est pourquoi elles disposent d’équipes internationales dédiées, en vue d’offrir aux étudiants canadiens l’encadrement et le soutien nécessaires pour y parvenir. Ces équipes ont aidé les étudiants à planifier tôt, à comprendre leurs options et à surmonter les obstacles. Le Dr Conradi dit qu’il avait « un plan A, B, C, D, E et F, essentiellement. Ma faculté exigeait que tous les étudiants aient des plans contingents… Nous devions articuler notre plan et nous assurer qu’il était réalisable. »
Bien que ces cheminements soient personnels, ils témoignent aussi de difficultés et de défis plus larges sur le plan systémique sur lesquels le Conseil médical du Canada (CMC) a commencé à travailler. Des représentants du CMC ont visité la University of Limerick School of Medicine et le Royal College of Surgeons in Ireland (RCSI), en septembre 2025, afin d’étudier des moyens de renforcer les efforts de collaboration de manière à mieux soutenir les Canadiens qui étudient en Irlande et qui souhaitent retourner au Canada pour y exercer. Les discussions ont porté sur les programmes, les évaluations du CMC, le jumelage CaRMS, et les autres voies d’accès. La visite du CMC comportait aussi des présentations à l’intention des étudiants canadiens leur permettant de poser des questions, le tout visant à les aider à rentrer au pays.
Il existe une voie permettant aux diplômés en médecine canadiens qui le souhaitent de revenir au pays, mais c’est un processus qui exige souvent persistance, planification et résilience. Dans le cas de ces trois médecins, cette voie a mené à l’intégration dans des programmes de résidence canadiens et l’entrée en exercice. Lorsqu’elle repense à son cheminement, de l’Irlande à sa résidence actuelle en médecine familiale, la Dre Riego a le sentiment d’être « exactement où il faut après toutes ces années. »
Le CMC a commencé à apporter des changements significatifs afin de rendre ce cheminement plus clair et de faciliter l’obtention de soutien. Cela comprend l’extension de la période d’examen désignée pour passer l’examen d’aptitude du CMC (EACMC), partie I, de manière à mieux accommoder les délais de graduation internationaux, ainsi qu’une révision du calendrier d’examen en vue de minimiser les conflits avec la formation clinique fondamentale.
De même importance, le CMC s’est engagé à communiquer plus régulièrement et plus directement avec les facultés de médecine d’outre-mer, comme il le fait avec les facultés de médecine canadienne, afin de s’assurer que les étudiants reçoivent en temps opportun des renseignements exacts lorsque les cheminements évoluent.
Pour la Dre Rodighiero, la décision d’étudier la médecine en Irlande était au départ une manière de se réorienter, qui s’est transformée en un moment décisif. « Étudier en Irlande n’était peut-être pas mon premier choix, mais c’est la meilleure chose qui me soit arrivée. »
Le Dr Conradi, quant à lui, dit que ses études en Irlande ont débouché sur une carrière qu’il trouve profondément enrichissante : « C’est la meilleure carrière au monde, et tout ce parcours en a valu la peine ». En repensant à l’expérience et sachant ce qu’il sait aujourd’hui, il dit que lui et son épouse (qui l’a accompagné en Irlande durant ses études) choisiraient encore l’Irlande, même si une place dans une faculté de médecine canadienne était disponible. « Il nous serait difficile de ne pas choisir l’Irlande, qui a occupé une partie aussi importante de notre vie. Pour vous donner une idée : le nom de ma fille est Saoirse, qui signifie “liberté” en irlandais. »
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1 Association des facultés de médecine du Canada (AFMC). (n.d.). Médecins canadiens de demain – Devenir médecin : Combien ça coûte?